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Ses débuts

The early years

Trevor Lancelot Crozier est né sur les docks de Southampton. Il racontait à l'envi que sa mère éprouva prématurément les douleurs de l'enfantement alors qu'elle faisait ses adieux à son mari en partance pour la guerre. C'était en 1944. Dès lors les Crozier mesurent que ce petit bout de chou ne sera jamais aux normes européennes.

Une coquetterie à l'œil, la jambe déformée par la polio,  ce sera le canard boiteux d'une famille qui importe du tabac en Grande-Bretagne. Ce qui lui vaut de séjourner en Afrique dès son jeune âge et d'être condamné à fumer la pipe le reste de sa vie...

Le jeune Trevor fut éduqué à l'école de Market-Drayton, dans le nord du Shropshire. Cette ville est un creuset de musiciens. Il poursuit ensuite ses études à Plymouth. Avant de tomber dans la marmite de la musique traditionnelle...

In Dublin fair city...


Dans les années 60, on le retrouve en Irlande, au Trinity college de Dublin, où il étudie l'histoire ancienne, la bière et toutes formes de bouffardes extravagantes. Animateur d'un folk-club très couru qui vous promet de passer la nuit avec Mlle Joan Baez, Trevor Crozier fait le bœuf avec des groupes comme House of David Jug band ou encore les mythiques Sweeny`s Men, dont est issu Andy Irvine, le fondateur de Planxty... Bref, Trevor se retrouve là à la source du mouvement folk en Europe occidentale. Il s'y baigne avec délice...

"He was quite scholarly, but frankly, a complete nutter..."

Photo ci-contre : au zénith de sa maturité, Trevor dans un costume improbable (coll. CJ Beard)

C'est l'époque où, le soir, à la sortie des pubs, on croise dans les rues de la capitale irlandaise foule de jeunes folksingers qui se feront demain un nom. Dont, pipe au bec, Trévor Crozier avec sa jambe raide, son strabisme et sa voix de stentor teintée d'humour et de quintes de toux. Ses expériences musicales lui entrebâillent les portes des studios de radio et de télé...

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 Il est alors l'ami de Tom Munnelly, un collecteur d'airs traditionnels irlandais. Il croise aussi Ian Whitcomb qui, comme lui, donnera dans le style Scrumpy & Western. Un genre musical qui est un clin d'œil au folklore de l'ouest de l'Angleterre, truffé de doubles sens.

" On Dublin's Molesworth street, after the pubs had closed on a typical night, you might find Dolly McMahon, Johnny McEvoy, Johnny Moynihan, Andy Irvine, Peggy Jordan scouting for talent, Maeve Mulvany, Trevor Crozier the Trinitry student with a stiff leg..."

  1. Andrew Rynne, Vasectomy doctor, 2005

House of David Jug Band c.1966

Sur la photo ci-dessus, Trevor est sur la plus haute marche du 22 rue de Waterloo à Dublin où Brian Trench louait un studio en sous-sol. Elle a été prise durant l'année universitaire 65-66. Le groupe tenait son nom de "House of David blues" enregistré en 57 par les McGee Brothers et Arthur Smith et publié en 64 sur Folkways FW 2379. Cet enregistrement est maintenant disponible en CD (Smithsonian Folkways). 

Les musiciens: Jake Harries (chant, long cou de 5 cordes, autoharpe), Brian Trench (chant, planche à laver, interprète inspiré qui deviendra éducateur, auteur et journaliste), Trevor Crozier (chant, guitare, harmonica, kazoo), Patricia "Montana" Bryson (chant, sifflets) et Richard Hawkins (banjo, il deviendra éditeur de musique bluegrass en Irlande). Le joueur de cruche au premier plan reste à identifier.

Richard Hawkins se souvient : "Trévor était étudiant au Trinity collège et j'étais un très jeune membre de l'équipe du département d'Histoire. Je cherchais à devenir plus organisé, plus respectable, mais la compagnie de Trevor n'était pas toujours une aide en ce sens. Mais le plus grand souvenir que je conserve de lui, c'est sa bonhomie. Il était presque toujours joyeux et enthousiaste. Je n'ai eu l'occasion de le voir furieux que deux fois. La première, c'était lors d'une à fête à Dublin à laquelle Trevor avait chanté une chanson traditionnelle de Cornouailles. Quelqu'un lâcha avec mépris que cette musique n'était pas assez virile. Trevor était, je crois, plus indigné par cette insulte à la musique qu'il aimait qu'il ne l'aurait été si sa propre virilité avait été mise en cause...

"Une autre fois, mais peut-être était-ce à la même fête, qu'importe, il avait dirigé le chant à hisser "Blood red roses" avec les paroles de A.L. Lloyd dans le film Moby Dick et dont certaines furent peut-être inventées par LLoyd lui-même. De toute façon, c'est un puissant shanty si les refrains sont chantés avec des voix fortes et au bon moment. J'étais de ceux qui, assez nombreux, chantaient. Mais Trevor n'était pas satisfait. Quand nous arrivions à "Go down, you blood red roses (Descendez, vous, les roses rouges de sang), il a laissé échapper un grognement angoissé : "Sing, you, bastards ! (chantez, vous, bande de bâtards !) Je suis sûr que nous faisions de notre mieux. Mais pour Trevor, nous étions loin de tirer assez fort sur la drisse..."

Le groupe de Trevor sera à l'affiche du Queen's University Festival. Avec plusieurs artistes, The house of David s'est produit au Trinity collège en première partie du chanteur irlandais traditionnel Joe Heaney. "Il indiqua au public avec sévérité que ce que nous venions de jouer n'était pas du folk song mais de la pop music. Ce qui était absolument vrai."

Justement : que jouait le groupe de Trevor. House of David blues, bien entendu. Jack Harries avait composé à l'autoharp une adaptation de Victory rag. Le groupe reprenait des morceaux de Jim Kweskin Jug Band, Even Dozen Jug Band. Plusieurs titres reviennent à la mémoire de Richard : Whashington at the valley forge, Jug band music, Ukulele lady, On the road again. Il y avait aussi une version instrumentale de Sweet Lorraine, une chanson de 1928 devenue un standard du jazz. Trevor en interprétait le thème principal au mirliton. "Je m'en souviens très bien, raconte Richard, car, sur scène, je devais me tenir sur la tête tout au long du morceau. Aux dernières mesures, mes jambes vacillaient et je m'effondrais sur le plancher. J'étais alors traîné dehors par le reste du groupe." Effectivement, ça marque.

Figurant de film


1965 : le nom de Trevor Crozier apparaît au générique de O'Donoghue's Opera, un court-métrage musical produit et dirigé par Kevin Sheldon. Confronté à des difficultés financières, le film n'est sorti qu'après la mort de Trevor. Et encore, sous forme de copie de travail, le négatif original ayant été détruit. Les premières images nous montrent les Dubliners jouant au O'Donoghue's Pub, à Merrion Row, Dublin.

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La porte s'ouvre, une jolie fille apparaît, un carton à dessin sous le bras et s'approche de Trevor. Il a une vingtaine d'années, les cheveux courts, un fin collier de barbe. Et il porte la cravate. De la pipe, il désigne une table libre à la belle inconnue qui fend la foule, suivie par son cicerone. Elle se met à croquer Ronnie Drew, le chanteur des Dubliners, qui tient le rôle principal du film. Trevor réapparaît sous les traits d'un geolier. On le devine enfin sous le masque du bourreau qui pend Ronnie Drew après avoir partagé une canette de bière avec lui. Oui, ça picole pas mal en Irlande.

Comme nous allons le voir, Kevin Sheldon va compter énormément pour Trevor. Réalisateur et producteur de foule de séries télé, il est né en 1921 et a débuté sa carrière en 1948.

Avec Julie Christie


En 1967, Trevor apparaît encore dans une scène de film : celui de John Schlesinger tiré de la nouvelle de Thomas Hardy, Far from the madding crowd (Loin de la foule déchaînée). Julie Christie est la tête d'affiche de ce long-métrage de près de trois heures. La conseillère en folksong  fut l'Ecossaise Isla Cameron. Chantant et tapotant sur un tambour, Trevor apparaît  parmi un groupe de musiciens dans une grange, après la moisson, alors que dehors l'orage gronde. Sa fiche de paye sera établie avec cette mention : Musicien/Berger/Extra.

De retour à Londres, le tournage terminé, il s'inscrivit à la bourse du travail dans le quartier d'Islington avec la qualité de berger qui figurait sur son dernier bulletin de salaire. "Il éprouva une grande difficulté à obtenir une aide financière, raconte Chris Joe Beard, en raison de l'absence de moutons à Islington."

On returning to London, post film shoot, he had chanced his arm at the labour exchange in Islington, signing on for the dole as shepherd. He experienced great difficulty in obtaining financial help from them owing to the absence of sheep in Islington.

  1. CJ Beard, Taking the purple

Un temps (mais quand !?) Trevor eut un groupe nommé Bearded Oyster, l'huître barbue, auquel participe Lea Nicholson. Jake Harries se souvient aussi qu'il a chanté avec une certaine Margie Fearn qui, manifestement, n'aura pas la même notoriété que Lea. "Does anyone remember Margie Fearn who used to sing with Trevor Crozier. She could sing the blues."

Collaborateur d'Adge Cutler


En 1968, Trevor propose une adaptation de Dorset is Beautiful à Adge Cutler and the Wurzels, les rois de la Scrumpy. Le titre est enregistré en public au Webbington Country-club, Loxton, Zummerzet. Il sera également repris en 72 par The Yetties. 

Le 19 avril 68, Cutler enregistre aussi chez Columbia Don't tell I tell' Ee, de Crozier et Kevin Sheldon. C'est le tout premier titre écrit par les deux compères. Il y en aura d'autres que Cutler exportera du Dorset vers le Somerset en percevant au passage des royalties.

A Londres, district d'Archway,  Trevor Crozier  va vivre dans le sous-sol d'une maison où, à l'étage, on trouve Maddy Prior et Tim Hart, duo à l'origine du groupe Steeleye Span. Robin Dransfield est au dernier et répète les morceaux de guitare pour le tandem qu'il forme avec son frère Barry, virtuose du fiddle et qui restera fidèle à Trevor  jusqu'au bout.  

Derrière Cyril Tawney


De Londres, surfant sur la vague folk, Trevor écume le Devon et la Cornouailles britannique. Les 24 et 25 juillet 1969, il accompagne pour quatre morceaux le chanteur Cyril Tawney sur l'album Children's songs from Devon and Cornwall édité par Argo. Il est à la mandoline sur The three huntsmen, à la guimbarde sur The Jolly Shilling et au concertina sur Johnny Greyman and his grey mare. Enfin il prête sa voix dans My father had a horse. Trevor est, en effet, multi-instrumentiste, ce qui lui permet de multiplier les opportunités. Son outil de travail le plus original ? la pandora, sorte de luth inventé en Angleterre vers 1560.

Un instrument magique...

Pour éponger quelque dette, Trevor m'a prêté sa pandora durant quinze jours, trois heures et vingt-sept minutes. Je me souviens encore du bonheur d'en jouer. De ses cordes réglées avec un accord parfait s'élevait un son cristallin qu'appréciait également feu le Penn Soner du bagad Kemper, Erwan Ropars, penché des soirées entières au bar des Deux-Cornouailles sur le même instrument. Manifestement, Trevor lui devait aussi de l'argent...

En 1970, marié, Trevor travaille quelques mois avec son épouse et Kevin Sheils dans un restaurant médiéval, le 1520 AD, ruelle St-Martin. Sheils sera plus tard organisateur de festivals et présentateur de radio spécialisé dans le folk. Il aimerait oublier cette époque où il se produisait en collants et en pourpoint. Mais il se souvient que Trevor et Sheldon écrivaient alors une chanson sur la façon qu'avaient les hommes de porter de vieux manteaux de fourrure dans les années 70. La chanteuse Lea Nicholson était impliquée dans ce projet qui, c'était certain, devait leur apporter la fortune...

Kevin Sheldon déclame à cette époque un texte sur le disque de Lea Nicholson : Horsemusic.

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Avec Shirley Collins, Dave Goulder, Songwainers


En 1971, à Londres, Trevor Crozier compte, avec Maddy Prior, parmi les 25 musiciens éclectiques de l'Albion country band qui prêtent leur concours à l'enregistrement de l'album No Roses, de Shirley Collins. Sa participation est modeste. Il donne avec application un solo de guimbarde au beau milieu du traditionnel cornouaillais Hal-an-tow. L'album connaîtra cinq rééditions de 1971 à 2001 mais le phénomène semble étranger à la prestation de Trevor.

Juin 1971. Trevor entre dans les studios Marquees de Londres où Dave Goulder enregistre son album Requiem for steam. Il joue encore de la guimbarde sur la piste 5, Long Narrow Shovel. Les autres collaborateurs du disque sont Maddy Prior aux cuillers, Martin Carthy à la guitare, Brian Cooper au piano...

Toujours en 71, Trevor travaille encore en studio sur l'unique album des Songwainers, disque  devenu depuis un classique. Avec Brian Cooper au trombone, Trevor doit rajouter du banjo sur la voix pré-enregistrée des trois chanteurs. La chanson concernée s'appelle Lloyd George's Beer. Mais un problème de tonalité que ne parvient pas à résoudre Trevor empêchera l'adjonction de cette piste à l'album. Dommage...

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Marié en kilt !

Trevor avait épousé Annie à Padstow, dans le nord de la Cornouailles. Il avait revêtu pour la circonstance le tartan blanc et noir du pays. Tim Hart, du groupe Steeleye Span fut témoin et Maddy Prior demoiselle d'honneur.

Annie, en mai 1971, accompagne au psaltérion le duo Tir Na NÓg sur la première piste de son premier album, Time is like a promise...

Trevor Crozier fonde enfin sa propre formation, Broken Consort, en compagnie de son épouse, Annie et de Vic Gammon qui, entre autre instrument, dispose d'un pipeau d'une valeur de 75 pences et apparaît à la manière de Long John Silver dans l'acte II, scène 1. Annie quant à elle ajoute à ses compétences musicales celles de réaliser des tricots de corps et des compositions florales.


Broken consort est un vieux terme de l'époque baroque qui, en Angleterre, désigne un ensemble d'instruments de familles différentes. Mais l'expression est à double sens et peut signifier l'époux brisé. Du reste, Trevor ne manque pas de signaler que si le groupe s'appelle ainsi, c'est en référence à sa femme...

Le répertoire puise à trois sources : le folk, la musique médiévale et la Scrumpy, farce paysanne, genre chanson à boire, qui écorche l'oreille raffinée des puristes.

En 1971, le trio accompagne Dave Goulder et Liz Dyer pour douze titres réunis dans un album intitulé The Raven and the Crow et produit par la division Argo de la compagnie Decca.

La même année, Tony Rose chante Jug bad the charts, écrit par Crozier et Shelton, lors d'un concert enregistré à Cheltenham.

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Le premier album


Broken

En 1972, Trevor Crozier's Broken Consort enregistre avec son groupe un premier album personnel, A parcel of old crams, toujours chez Argo. La tonalité des seize titres est encore ce mélange insolite de musique médiévale, folk, jazz, Scrumpy and Western...

Un ou deux titres émergent : Don't Tell I, Tell 'Ee, repris la même année par Adge Cutler and the Wurzels pour la seconde fois. C'est aujourd'hui un classique du  genre avec Dead Dog Scrumpy, le tube de Trevor chanté bien des années après sa mort, n'en déplaise à ceux qui l'ont enterré de son vivant.

Plusieurs musiciens épaulent le trio. Laissons Trevor les présenter lui même : 

1) Vice-Amiral Sir Roger Bootle, avec l'autorisation de la marine suisse. Ses arrangements à la trompette sont de l'archange Gabriel.

2) Doctor Malcolm Perkins, vicaire de St. Pancras et de toutes les stations jusqu'à Carlisle.

3) Knuckles O'Garrik dont l'imitation de basse-cour est une spécialité.

4) The Maharishi David Green, Mucker of the Queen’s Musick.

5) Bob Common, sur un prêt consenti par un autre groupe (The Yetties), tambours, cymbales et autres objets de première nécessité...

6) Eli Bickerstaffe, ukulélé, banjo-ukulélé, ukulélé d'amore, boudins noirs et blancs.

Des deux albums personnels de Trevor, A parcel of old crams est à mon avis le plus réussi. Bon, Trevor ne chante pas toujours juste et prend des libertés avec le rythme, mais avec sa voix gouailleuse de clochard aristo, il vous communique une grande gaité, un humour so british, un recul amusé sur lui-même. On se dit que Shane MacGowan, le chanteur déjanté des Pogues, a sûrement entendu Trevor dans les haut-parleurs d'un ferry en perdition entre Plymouth et Roscoff. Avec tous ses défauts, sa grosse voix mal maîtrisée, il peut être aussi émouvant dans les chansons plus intimistes brodées au psaltérion par Annie. Un critique musical comme Richard Falk vous dira que c'est le pire des albums produits par Argo. N'empêche, sa cote dépasse aujourd'hui la centaine d'euros. Quant à la sympathie portée par son public à Trevor, elle n'a pas de prix.

The Painful Plough


Plough

Toujours en 72, Broken Consort est au générique d'un album collectif initié par l'Université de Cambridge. On marque alors le centenaire de la fondation de l'Union nationale des agriculteurs, un organisme créé par Joseph Arch. Quatorze chansons traditionnelles balayent l'histoire des laboureurs britanniques. Broken Consort en interprète deux. The owslebury lads. Annie est au concertina, Trevor à l'harmonica et Vic à la flûte quand Roy Palmer prête sa voix. Dans We poor labouring men, le concertina passe entre les mains de Vic tandis qu'Annie joue du psaltérion et Trévor de la pandora. Julie West, Martyn Briggs, Bob Lapworth et Mick Nash, formant The Singing tradition, assurent les chœurs sur ce morceau popularisé notamment par Steeleye span. Enregistré à Birmingham l'année précédente, l'album accompagne un livre comprenant des textes de Joseph Arch et divers documents relatifs à l'agriculture.

Voilà, Trevor est maintenant bien lancé. Il a beau traîner la jambe, quelqu'un l'a vu un jour aller à pied de Ipswich à Bury-St-Edmunds pour donner un concert. Soit un peu plus de 43 km. Il ne lui reste plus qu'à traverser la Manche...

...which reminds me of Trevor Crozier,he once walked from Ipswich to Bury St Edmunds, to do a gig.

Good Soldier Schweik

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